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Allocutions

Discours lors du panel sur la démocratie et les élections à l’ère de l’intelligence artificielle

Allocution de : Jean-François Blanchet, directeur général des élections

Événement : Panel sur la démocratie et les élections à l’ère de l’intelligence artificielle (IA) organisé par l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (OBVIA) et par la Chaire de recherche Démocratie et éthique publique de l’Université Laval

Lieu : Québec

Date : 3 octobre 2025

Mesdames et messieurs, bonjour.

Je remercie l’OBVIA ainsi que la Chaire de recherche sur la démocratie et l’éthique publique pour leur invitation à cette table ronde sur les enjeux de l’IA et des nouvelles technologies sur la santé démocratique et sur les processus électoraux. Mon intervention se concentrera davantage sur les élections, le domaine d’expertise de l’institution que je dirige, mais des liens sont à faire, évidemment, avec l’état de notre démocratie en général.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je me permets une brève présentation. Il y a maintenant près de trois ans, l’Assemblée nationale me faisait l’honneur de me nommer directeur général des élections et président de la Commission de la représentation électorale. Relevant directement de l’Assemblée nationale, je dispose d’une autonomie administrative et financière pour exercer ces fonctions, ce qui garantit l’indépendance et la neutralité politique de l’institution que je dirige.

Mes équipes et moi avons la responsabilité :

À titre de président de la Commission de la représentation électorale, j’ai également la responsabilité, en collaboration avec deux autres commissaires, d’établir la délimitation des circonscriptions en assurant une représentation juste et équitable des électrices et des électeurs.

Finalement, Élections Québec a la responsabilité de contribuer à l’amélioration des processus électoraux, notamment par l’entremise de recherches et de consultations et en formulant des recommandations à l’intention du législateur. 

Les médias nous relatent régulièrement les effets négatifs de l’intelligence artificielle dans le cadre de campagnes électorales menées ailleurs dans le monde. Mais on oublie trop souvent que, dans cette nécessaire modernisation de notre système électoral, le développement rapide et l’accessibilité grandissante de l’intelligence artificielle générative créent également des occasions d’améliorer l’efficacité du travail des administrations électorales et de faciliter certaines tâches des équipes à l’intérieur de nos institutions. Les utilisations potentielles sont nombreuses, notamment en ce qui a trait à l’inscription des électrices et des électeurs, à la détection d’irrégularités ou aux communications avec l’électorat.

Il ne faut pas se mettre la tête dans le sable : nous allons devoir composer — de façon vigilante, évidemment — avec l’intelligence artificielle, comme nous avons dû, à travers l’histoire, composer avec des phénomènes nouveaux tels l’avènement de l’informatique, dans les années 90; d’Internet, dans les années 2000; et des médias sociaux par la suite. Il vaut mieux tirer avantage de ces outils et nous en servir pour régler des problèmes que nous rencontrons comme acteurs du monde démocratique.

Ces opportunités et ces risques, nous les connaissons encore trop peu. J’ai de nombreuses discussions sur le sujet avec les directeurs généraux des élections du Canada. Tout le monde se questionne et cherche des réponses, pendant que l’implantation des outils d’intelligence artificielle s’accélère à un rythme effréné. C’est pourquoi j’ai mandaté mes équipes pour travailler sur trois chantiers, afin que nous puissions éventuellement tirer parti de certaines fonctionnalités offertes par l’intelligence artificielle, tout en tenant compte des risques qui peuvent y être associés.

  1. Utilisation éthique et responsable

    À titre d’administration électorale, ce qui nous importe le plus, c’est que l’intelligence artificielle soit utilisée de façon éthique et responsable. C’est pourquoi, rapidement, nous avons voulu nous doter de principes internes pour guider nos réflexions sur cette technologie et sur les usages que nous pourrions en faire. Pour établir ces principes, nous nous sommes basés sur les valeurs et sur la mission de notre institution de même que sur les principes de l’administration publique québécoise. Les principes suivants sont ressortis :

    • La transparence, l’explicabilité et la responsabilité, qui caractériseront notre approche et notre utilisation de l’IA;
    • La proportionnalité et la pertinence dans l’analyse de nos besoins et dans les choix que nous ferons quant à l’utilisation de systèmes d’intelligence artificielle pour y répondre;
    • L’équité et l’inclusivité, de sorte d’éviter la création de biais discriminatoires ou le renforcement de biais existants;
    • La confidentialité et la sécurité des renseignements contenus dans les systèmes que nous privilégierons;
    • Et, enfin, la formation et la sensibilisation que nous ferons auprès de notre personnel de même que l’adaptation de nos pratiques aux normes et développements technologiques.

    Les droits et libertés des personnes devront toujours primer au regard de l’utilisation d’une telle technologie. C’est dans cette optique que nous avons adopté les principes que je viens de vous décrire.

  2. Les opportunités d’utilisation

    Parlons maintenant d’opportunités de développement. C’est un angle qui m’interpelle particulièrement, puisque j’ai consacré une partie de ma carrière aux technologies de l’information.

    Comme je l’ai mentionné plus tôt, l’intelligence artificielle pourrait nous permettre d’améliorer certaines étapes du processus ou certains services offerts aux électrices et électeurs. Pensons au développement d’algorithmes qui permettraient de vérifier la qualité de la liste électorale ou de détecter des irrégularités dans les résultats, comme un taux de participation anormalement élevé dans une section de vote. Nous pourrions aussi envisager d’utiliser l’intelligence artificielle pour adapter nos communications à certains publics et pour les rendre plus faciles à comprendre.

    Mais il y a encore des défis associés à ce genre d’applications : la protection des renseignements personnels et les risques de biais discriminatoires, entre autres.

    Pour toutes ces raisons, nous explorons plutôt, à court terme, des occasions de développement interne, qui nous permettraient d’optimiser nos opérations ou de réduire certaines tâches répétitives. Ces utilisations de l’intelligence artificielle n’auraient pas d’impact direct ni sur les électrices et les électeurs ni sur le processus, mais nous permettraient d’être plus efficaces dans notre travail.

  3. Impact potentiel de l’intelligence artificielle sur les campagnes électorales et sur l’intégrité des élections

    Passons maintenant aux défis et aux risques de l’intelligence artificielle en contexte électoral. Les risques que nous avons identifiés font partie de deux catégories, principalement.

    Une première catégorie de risques concerne la sécurité de nos infrastructures et de nos données. En effet, l’intelligence artificielle, utilisée à mauvais escient, pourrait permettre d’accroitre l’efficacité de certaines attaques. Le service visé pourrait ainsi devenir inaccessible aux électrices et aux électeurs.

    Ces risques ne sont pas exclusifs au domaine électoral. Les solutions qui s’offrent à nous sont donc similaires à celles que peuvent déployer d’autres organisations.

    La deuxième catégorie de risques — celle qui se rapporte plus directement à la santé de notre démocratie — concerne l’intégrité de l’information. C’est un enjeu dont on entend beaucoup parler et qui préoccupe, avec raison. En effet, l’intelligence artificielle amplifie les risques de mésinformation et de désinformation, déjà présents dans notre environnement.

    • L’intelligence artificielle générative, particulièrement, permet la production de contenus synthétiques à partir de simples commandes exprimées par un utilisateur. Ces contenus peuvent être utilisés pour tromper les électeurs et les électrices et pour manipuler leur perception de l’intégrité électorale, mais aussi à des fins partisanes.
    • Elle permet également d’amplifier la circulation de ces contenus, plus rapidement et à moindre coût, au moyen d’outils tels que les bots ou les réseaux de zombies, qui peuvent inonder les plateformes numériques de contenus trompeurs.
    • L’intelligence artificielle peut aussi soutenir les techniques de microciblage, lesquelles permettent de concevoir des contenus en fonction du profil des utilisateurs visés, ce qui augmente leur capacité à influencer les perceptions de l’audience, voire à la manipuler.

Outre ces utilisations, qui supposent souvent une intention de nuire, nous demeurons attentifs à l’utilisation que pourraient faire les électrices et les électeurs, ou d’autres acteurs du processus électoral, des agents conversationnels intelligents pour s’informer sur les élections. À l’heure actuelle, ces outils font encore l’objet de critiques pour leurs réponses inexactes, incomplètes ou biaisées.

Face à ces risques, les stratégies que nous avons mises en place pour lutter contre la désinformation et la mésinformation sont pertinentes. Ainsi, nous avons revu certaines de nos façons de faire et adopté de nouvelles pratiques.

La protection du processus électoral ne peut être uniquement l’affaire d’Élections Québec, puisque nos responsabilités et nos capacités demeurent limitées. La collaboration avec d’autres acteurs gouvernementaux ainsi que des organisations de la société civile, incluant des spécialistes et des centres de recherche, mais aussi les plateformes numériques, les médias traditionnels ainsi que les partis politiques, est essentielle.

Comme acteurs démocratiques, l’intelligence artificielle nous lance de multiples défis. Pourrons-nous concilier les principes démocratiques à la base de notre système électoral, comme l’intégrité, l’équité, le libre exercice du vote, l’information juste et éclairée donnée aux électeurs, avec l’avènement de ces nouvelles technologies?

Nous sommes tous appelés, aujourd’hui, à relever ce défi.

Je vous remercie.